Audition de Olivier Rey (Mathématicien, Philosophe) dans le cadre d’une commission IA de l’Assemblée Nationale.
Mission d’information « Création, diffusion et acquisition des connaissances : comment l’intelligence artificielle transforme notre éducation et notre culture »
Dans cette audition le mathématicien-philosophe invité soutient que l’IA générative est à la fois un tournant et la continuation d’une longue dynamique technique. Après les outils prolongeant le corps puis la machine ayant marginalisé le rôle du corps dans la production, l’IA tend, selon lui, à passer du statut d’auxiliaire de la pensée à celui de puissance autonome. Le risque majeur est une « involution » : l’humain délègue des tâches qu’il pourrait accomplir, et ses facultés s’atrophient. Il cite Aragon : « Le progrès réside moins dans l’habileté du robot que dans la démission de celui qui s’en sert ».
Il discute ensuite le mot « intelligence ». Les systèmes artificiels peuvent dépasser l’humain sur certaines performances, mais sans compréhension. Il illustre cette différence par des hallucinations mathématiques (comme l'”invention” du « moyen théorème de Fermat » ) et par l’apprentissage des catégories chez l’enfant, très économe en données, contrairement aux machines. D’où un dilemme : l’IA aide à naviguer dans un « technotope » complexe et peut servir à gérer des systèmes devenus ingérables par l’humain seul, mais elle accroît la vulnérabilité (Olivier Rey donne l’exemple du système suédois où la dématérialisation systématique de l’argent expose les échanges commerciaux courants à de nouveau type de de cyberattaque).
Sur l’éducation, il affirme que la technologie enrichit surtout ceux qui ont déjà un bagage culturel et affaiblit les autres. Il critique l’opposition « apprendre » vs « apprendre à apprendre » et plaide pour apprendre solidement un nombre limité de choses afin de former le jugement. Il se montre réservé sur l’IA à l’école : démystifier, exposer limites et dangers, et en limiter l’usage chez les jeunes. Concernant des écoles comme Alpha School (2h/jour avec IA), il juge que cela peut parfois faire mieux qu’un système scolaire lorsque ce dernier est dégradé.
Enfin, il souligne l’ambivalence culturelle : l’IA « parasite » des œuvres passées ; si la création humaine se tarit, les modèles risquent de tourner en boucle sur leurs propres productions. Il distingue toutefois l’IA générale des IA spécialisées, capables d’avancées scientifiques majeures.
Quelques extraits clés de l’audition
[A propos des béquilles cognitives]
Louis Aragon, à la fin des années 60, avait parfaitement anticipé le processus. Je le cite :
« Ici le progrès réside moins dans l’habileté du robot que dans la démission de celui qui s’en sert. Mais ce progrès qui me prive d’une fonction, peu à peu m’amène à en perdre l’organe. Plus l’ingéniosité de l’homme sera grande, plus l’homme sera démuni des outils physiologiques de l’ingéniosité. Ces esclaves de fer et de fils atteindront une perfection que l’homme de chair n’a jamais connue, tandis que celui-ci, progressivement, retournera vers l’amibe. »
[…]
La référence à l’humain […] pour définir l’ « intelligence» s’est estompée : désormais, on parle d’agents intelligents à propos de tout système naturel ou artificiel qui interagit avec son environnement, en tire des informations et les utilise de façon à maximiser ses chances de succès dans les buts qu’il poursuit — ou qui lui sont assignés.
À ce moment-là, l’intelligence a pris un sens beaucoup plus général. L’amibe a son intelligence ; les fourmis ont leur intelligence ; les fourmilières, les humains, les nations, les entreprises… enfin, à peu près n’importe quoi peut avoir de l’intelligence, et désormais de nombreuses machines aussi.
Et dans ce cadre, l’intelligence artificielle se trouve émancipée du modèle humain dont elle tirait naguère son nom. D’un côté, les intelligences artificielles se révèlent aujourd’hui capables de certaines performances inaccessibles à l’humain. D’un autre côté, nombre de compétences humaines demeurent hors d’atteinte pour les machines, et lesdites intelligences artificielles réalisent leurs performances — et là, c’est une grande différence avec ce qui se passe pour l’humain — sans en passer par ce qui nous semble constituer un critère décisif de l’intelligence, à savoir la compréhension.
[…]
Je ne peux que répéter ici ce que j’ai dit sur la technologie qui enrichit les riches et qui appauvrit les pauvres. L’usage qui sera fait de l’intelligence artificielle sera d’autant plus intelligent que l’intelligence aura été éduquée sans elle. Sinon, on fabrique des infirmes. Par ailleurs, quand on se met à invoquer des principes éthiques clairs, c’est invariablement pour justifier une iniquité.
[…]
Actuellement, se développe quelque chose de tout à fait fascinant, qu’un de mes collègues appelle « la science agnostique » — c’est-à-dire une science sans connaissance. Par exemple dans la prédiction des ouragans [… on] confiait au modèle mathématique du mouvements de masses d’air dans l’atmosphère les données des relevés des stations météo. Puis on demandait à un ordinateur […] d’essayer de prédire ce qui va se passer. [Mais le] système d’équations [utilisé étant chaotique], les résultats ne sont pas très bons. […] Aujourd’hui, […] on a des décennies d’enregistrements de la situation de l’atmosphère [qui peuvent nourrir des] machines […] capables, avec leur puissance de calcul, de repérer des corrélations à travers des milliards et des milliards de données, et finalement de produire des prédictions […] qui s’avèrent malgré tout meilleures que celles qu’on obtenait auparavant. Dans le modèle [basé sur les équations de l’atmosphère], on comprenait ce que l’on faisait, pour obtenir des résultats qui étaient ce qu’ils étaient. Aujourd’hui, on a un mécanisme où l’on ne comprend rien de ce qui se passe, mais où l’on obtient des résultats un peu meilleurs qu’auparavant. Et là, on a le paradoxe d’une science occidentale qui s’était développée pour comprendre le monde, et qui, au nom de l’efficacité des prédictions, peut complètement laisser tomber la question de comprendre le monde.
Retrouvez toutes les vidéos de cette mission d’information sur l’intelligence artificielle sur le portail vidéo de l’Assemblée nationale avec d’autres auditions telles que : M. Éric Sadin, philosophe ; M. Luc Julia, ingénieur et directeur scientifique du groupe Renault – Audition de représentants de l’Association française contre l’intelligence artificielle (Afcia) ; M. Cédric Villani, mathématicien, ancien député ; M. Gilles Babinet, entrepreneur et essayiste, responsable de la mission « Café IA » ; Mme Laurence Devillers, professeure à Sorbonne université, spécialiste des interactions homme-machine et de l’éthique de l’IA ; etc.
Dernière mise à jour le 3 février 2026
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